La véritable identité chrétienne
 
 

Dans notre monde troublé, il appartient à chacun de suivre son cheminement en donnant figure à sa propre identité, elle-même composée de diverses identités partielles, telles que les identités ethnique, culturelle, professionnelle, religieuse… Pour autant, nous n’avons pas l’intention d’analyser les multiples facettes de l’identité humaine, cela déborderait le cadre limité de cet article. Aussi, il sera question ici essentiellement de l’identité croyante, plus précisément de l’identité chrétienne.

De nombreux chrétiens semblent aujourd’hui ne pas avoir une idée claire de leur identité. Certes, depuis les années 60, le processus de sécularisation qui affecte notre société a considérablement contribué à réduire l'importance des valeurs spirituelles dans la vie de l'individu. Par ailleurs, le pluralisme du christianisme et l’institutionnalisation croissante des Eglises obligent les croyants à repenser leur identité. De plus, les dérives inéluctables des Eglises font naître des doutes et fragilisent l’identité croyante de chacun. Cela reviendrait-il à dire que désormais le croyant est amené à forger sa propre identité en se référant principalement aux grands textes fondateurs du christianisme ? Attardons-nous un instant sur cette crise de l’identité chrétienne.


Une sécularisation semblant irréversible

Mot aux sens multiples, la sécularisation est généralement définie comme « une disparition de la religion de l’espace public (1) ». Confinée dans la sphère privée, la religion perd ainsi son influence sur le fonctionnement des sociétés. Cette mutation religieuse – véhiculée par la mondialisation – apparaît comme un processus irréversible (malgré les résistances) et de longue durée, caractérisant particulièrement les pays occidentaux. Si la sécularisation, généralement, favorise l'indifférence religieuse et l'athéisme, elle peut par contre contribuer à la quête d’une spiritualité authentique… de quoi susciter la perplexité chez ceux qui s’efforcent de découvrir Dieu ou éprouvent le besoin de grandir dans la foi !

L’historienne Simona Nicoara, maître de conférences à l’Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca a bien analysé les conséquences néfastes de la sécularisation : « Les Eglises et le christianisme sont de nos jours ignorés ou méprisés, notamment le christianisme catholique, puisqu’il y a à présent une culture de la méfiance à l’égard du catholicisme, et les élites politiques et culturelles encouragent l’affranchissement ou la tolérance des éthiques condamnées par les églises chrétiennes. Le conformisme chrétien est persiflé, tourné en dérision, et cela malgré la tendance évidente des Eglises chrétiennes de s’engager dans les grands problèmes de l’humanité. […] Toute déclaration d’un dignitaire ecclésiastique est aussitôt dénoncée comme représentant une ingérence dans la vie de la société et une preuve de cléricalisme, le ton de la culture et des médias contemporains étant athée, agnostique, voire même ambigu au moment où l’on parle de christianisme. Toutes les insultes et les critiques sont permises contre le catholicisme ! Elles sont surtout répandues dans les milieux artistiques, chez les amateurs de distractions et chez certains journalistes, promoteurs d’idolâtrie autour de personnages et de sujets médiocres. […] La culture et la civilisation européennes contemporaines sont pratiquement dominées par l’héritage humaniste, rationaliste et laïciste, puisque la mémoire chrétienne a subi au fur et à mesure un processus de décoloration, suite à la longue sécularisation (2). »

Et Simona Nicoara de poursuivre : « Les chrétiens sont-ils les dinosaures d’une race en train de disparaître, comme les présentent les visions réductrices et peu convaincantes qui identifient les règles à des conceptions irrationnelles et dépassées ? Est-il juste de confondre le christianisme à ses expériences historiques, à ce que les critiques appellent énergiquement les “pages noires“ des erreurs, des silences et des crimes commis sous le signe de la croix ? Peu d’institutions de notre temps ont ouvertement et loyalement fait leur mea culpa comme les Eglises chrétiennes ! Ce n’est pas juste de ne parler que des “longs péchés du christianisme historique“ et de passer sous silence l’apport positif immense du christianisme à la civilisation européenne (3) ! »

Cela dit, comme le fait remarquer très justement le géant de l'Histoire contemporaine qu’est René Rémond, « ce phénomène de sécularisation des institutions, des mœurs, des lois n’est pas synonyme de déchristianisation : même s’ils se sont souvent confondus et épaulés, on se gardera de les assimiler. Une société sécularisée n’est pas pour autant une société déchristianisée et peut-être subsiste-t-il plus d’attaches religieuses que ne le laisserait croire la déconfessionnalisation officielle. Reste qu’au terme de cette évolution, les Eglises ont perdu leur statut spécial, que la notion de religion d’Etat n’a plus cours, que la tolérance est devenue la règle, davantage le pluralisme des croyances (4) ».

La sécularisation aurait-elle finalement un envers positif ? Assurément ! Outre qu'elle rehausse l'importance de la liberté religieuse et de la tolérance, celle-ci présente en effet quelques autres aspects positifs : « L’Eglise, [écrit toujours René Rémond] parallèlement aux changements qui remodelaient ses rapports internes, avec la promotion du laïcat, la pratique restaurée de la collégialité, le développement de l’autonomie des églises locales, a révisé ses relations avec la société profane. […] L’Eglise cessant d’être une société organisée pour n’être plus qu’une communauté volontaire de croyants réunis par une conviction intime, la société politique n’aura plus à connaître d’interlocuteur ecclésial. Tel est bien aujourd’hui l’aspiration, inavouée ou proclamée, de plus d’un chrétien convaincu et légitimement soucieux de voir l’Eglise conformer enfin son comportement au message évangélique de dépouillement et de pauvreté. […] Sortant de la longue nuit constantinienne, l’Eglise achèvera de se dissoudre dans la collectivité des hommes pour ne plus subsister que sous la forme de petites communautés discrètes de croyants s’associant librement (5). »

En définitive, bien que l'adhésion à la foi chrétienne soit plus difficile depuis le retrait de la religion de la sphère publique, elle n'est cependant pas incompatible avec cette privatisation du religieux qui peut même favoriser le développement d'une foi plus profonde et plus personnelle, sans que pour autant celle-ci soit un retour à la foi traditionnelle.


Un pluralisme grandissant

La prise en compte de la diversité culturelle et religieuse inhérente aux sociétés modernes peut troubler les convictions de quiconque. Au sein même du christianisme, le pluralisme grandissant et les dissidences à l’intérieur des Eglises obligent les croyants à reconsidérer leur identité.

« Le pluralisme religieux sera le grand défi pour la théologie et pour la mission de l’Eglise au long du XXIe siècle [affirme le théologien dominicain Claude Geffré]. Grâce à un réseau de communications toujours plus performant, on assiste à l’émergence d’un supermarché du religieux qui propose à des consommateurs toujours plus nombreux les produits multiples des religions vivantes et des diverses traditions ésotériques en matière de mythes, de croyances, de pratiques, de secrets initiatiques, de techniques de guérison de l’âme et du corps. Cet engouement pour le religieux dans tous ses états coïncide avec le discrédit des idéologies et des utopies. La profonde inculture de nos contemporains favorise un bricolage souvent étrange entre des croyances et des pratiques détachées de leurs lieux d’origine. Les croyances sont flottantes et leurs frontières deviennent si fluides qu’elles peuvent coexister et même fusionner sans égard à leur hétérogénéité. […] Il faut comprendre la tentation syncrétiste actuelle comme un perpétuel travail de réinterprétation des croyances les plus diverses au service d’une libération personnelle. Peu importe la crédibilité de telle ou telle croyance, peu importe son lien avec tel ou tel système religieux. Le seul critère, c’est le surcroît d’être que j’en retire eu égard à mes potentialités les plus intimes. Les chrétiens eux-mêmes ne sont pas à l’abri de cette tentation syncrétiste (6). »

Et ce professeur de conclure : « Face au pluralisme religieux et culturel, la foi chrétienne ne peut être un simple héritage familial, culturel ou même ecclésial. Elle sera de plus en plus une libre réponse à cette proposition que constitue le message évangélique. Encore faut-il que ce message advienne dans la conscience des hommes et des femmes d’aujourd’hui au-delà de la diversité des cultures et des religions. Une Parole de Dieu qui n’est plus contemporaine n’est déjà plus la Parole de Dieu. […] Le défi du pluralisme religieux nous invite à réfléchir sur la singularité du christianisme comme religion de l’Evangile. Qu’est-ce qui est le plus important dans la religion chrétienne ? Un ensemble d’objectivations doctrinales, un ensemble de pratiques et de rites ou bien la puissance imprévisible de l’Esprit du Christ ? C’est dire que l’identité chrétienne ne se définit pas a priori. Elle est de l’ordre du devenir (7). »

Même s’ils font partie de différentes confessions et ne partagent pas nécessairement tous les points de vue, les chrétiens sont (devraient être) fraternellement unis dans la même espérance. Comme l'a bien vu le pasteur Edmond Itty : « Diversité ne veut pas dire nécessairement division, ni opposition, ni hostilité. [...] Il existe en effet une unité d'esprit très réelle entre les chrétiens que l'amour de Dieu anime quelle que soit l'Eglise à laquelle ils se rattachent au cours de leur vie. Ils sont frères malgré certaines divergences d'opinions, pourvu qu'elles ne deviennent pas des divergences de cœur. Christ les unit sans les contraindre à entrer dans une même communauté religieuse si leur conscience n'y consent. On peut aimer ses frères sans partager nécessairement toutes leurs idées (8). »

N'oublions pas que si le pluralisme chrétien bouscule l’identité, en revanche – bien loin de la tentation du repli identitaire – il peut susciter la réflexion, favoriser une approche interconfessionnelle et conduire à un dialogue fructueux entre chrétiens assurés de s'appuyer sur un socle commun de croyances.


Une institutionnalisation excessive des Eglises

Au-delà d’un siècle d’existence, on constate généralement que la plupart des Eglises s’installent progressivement, atteintes par l’institutionnalisation ! Un processus conduisant fréquemment à une bureaucratisation croissante, rares sont les Eglises échappant à ce glissement pervers. Autant dire que cet élément contribue également à dénaturer à la fois l'identité collective de la communauté et l’identité individuelle des fidèles.

Dès le moment où un mouvement religieux se mue ainsi en institution, ses structures s’alourdissent, les mécanismes de la bureaucratie deviennent alors rapidement des fins en soi, l’Eglise se disperse dans ses objectifs en oubliant sa seule et véritable finalité et bientôt, sans s’en rendre toujours compte, les fidèles, au lieu de se consacrer à une cause, finissent par servir l’institution !

Voici, dans cette ligne de pensée, un extrait emprunté à l’un des nombreux ouvrages de Norbert Hugedé : « Par quel paradoxe toute entreprise nouvelle qui se constitue, et jusqu’à celles qui n’ont de signification, de raison d’être, que par leurs motivations d’ordre spirituel (je pense aux associations d’entraide, aux groupes de secours, aux communautés religieuses de tous bords...) n’ont-elles de cesse que de se pourvoir à leur tour d’un appareil administratif qui, à terme, les paralysera et les rendra parfaitement inutiles (9) ? »

Non, la bureaucratie n’est pas spécifique aux entreprises et organismes, cette « dégénérescence » de la fonction administrative atteint depuis longtemps beaucoup d’Eglises. Un mal qui se caractérise surtout par le développement souvent injustifié des structures administratives locales, régionales ou nationales, par la création permanente de nouveaux ministères, départements, secteurs, fédérations ou associations superflus dans le seul but inavoué, de renforcer le prestige de l’Eglise. Ces nouvelles créations, témoignant généralement de la dispersion des Eglises, œuvrent ainsi quelquefois dans des domaines très éloignés de l’Evangile en doublant (sans toujours égaler) l’action des associations laïques équivalentes.

Un constat qui ne fait pas honneur aux Eglises « installées » où le temporel risque plus d’être la préoccupation prédominante. Pas étonnant alors que « les jeunes Européens se dégagent de plus en plus des structures institutionnelles » comme le remarque l’historien des religions, Jean Delumeau qui va même jusqu’à poser cette question significative : « Mais qui nous assure que l’avenir du christianisme passe nécessairement par le maintien des institutions ecclésiastiques actuelles (10) ? »

Bref, dans beaucoup d'Eglises chrétiennes séculaires (et même plus jeunes), de plus en plus de fidèles et d'hommes d'Eglise dénoncent – en vain – les pesanteurs et l'inadéquation de l'appareil administratif en espérant une refondation de leur Eglise qui devrait passer par une réforme audacieuse des structures, l'abandon d'un gouvernement bureaucratique, une simplification radicale de la gestion et surtout le recentrage sur l'objectif premier.

Et même si dans notre civilisation moderne, l’institutionnalisation constitue un moyen incontournable dans la mise en œuvre des activités ecclésiales, la liberté de l’Evangile exige toutefois qu’il y ait beaucoup « de jeu » dans les structures. En d’autres termes, les institutions, selon leur niveau de souplesse, sont des outils contribuant à servir ou... à paralyser les activités d’évangélisation des Eglises !


Des dérives inéluctables

Comme nous le savons, la grande propension des Eglises à se modeler sur le monde, les erreurs et les déviations (par rapport à l'enseignement du Nouveau Testament) ne constituent pas un problème récent et se retrouvent très tôt dans l'histoire du christianisme. Ainsi, au milieu du premier siècle déjà, l’apôtre Paul invite les croyants de Rome à se libérer de l'influence du monde : « Ne vous conformez pas aux habitudes de ce monde, mais laissez Dieu vous transformer et vous donner une intelligence nouvelle » (Romains 12.2, BFC).

Il est souvent difficile pour une Eglise de résister activement à la tentation de se soumettre au conformisme imposé par la société. De plus, les déviations résultant d’un accommodement aux exigences du monde peuvent atteindre – autant que la sécularisation, le pluralisme ou l’institutionnalisation – l’identité même du croyant.

« Un conformisme qui rend obligatoire de penser comme tout le monde, d'agir comme tout le monde […] et qui peut réellement être une vraie dictature (11) » affirme Benoît XVI. De son côté, le pasteur évangélique Frédéric Travier écrit : « Lorsqu’une Eglise commence à accepter en son sein les pensées et les comportements du monde – peut-être dans le but de ne pas choquer ce dernier pour mieux l’évangéliser – elle se trouve confrontée à plus ou moins court terme à différentes tentations, voire à des déviations doctrinales. Puisse l’Eglise ne pas emboîter ce pas pour rester “à la mode“, mais montrer une réelle différence afin d’interpeller ce monde (12). »

Finalement, dès qu’une Eglise choisit d'adhérer aux courants philosophiques pernicieux qui bouleversent la société contemporaine, dès qu’elle se laisse entraîner dans des déviations doctrinales, elle doit inévitablement s'attendre à un effondrement de son identité collective… et du même coup de l’identité individuelle de bon nombre de ses membres !


Une mutation profonde du champ religieux traditionnel

Le contexte actuel de sécularisation accélérée se caractérise par la perte d’emprise des institutions religieuses sur la société, par l’extinction de la transmission intergénérationnelle des valeurs chrétiennes, par la remise en question des repères normatifs traditionnels, par le déclin de la foi et des pratiques religieuses, mais surtout par l’individualisation des croyances.

« Ce processus d’individualisation de la religion est véritablement la clef de voûte de la compréhension du fait religieux contemporain (13). » A ce propos, la sociologue Danièle Hervieu-Léger fait une intéressante remarque : « Si l’authenticité de la démarche spirituelle personnelle l’emporte désormais, aux yeux des fidèles eux-mêmes, sur la conformité croyante exigée d’eux par l’institution, c’est la légitimité de l’autorité religieuse qui se trouve atteinte, dans son fondement même. Pour autant, les institutions religieuses survivent, elles rassemblent encore des fidèles, et elles se font toujours entendre dans la société (14). »

En même temps, un autre constat s’impose : la croyance n’est plus forcément liée à l’appartenance confessionnelle. Le professeur de théologie pratique Gabriel Monet résume bien cet autre phénomène frappant de la scène religieuse contemporaine : « Pour un nombre grandissant de personnes, le vécu spirituel, qui peut être au moins en partie ecclésial, prime sur le rattachement formel à une communauté. […] C’est Grace Davie qui a développé la théorie selon laquelle la manière de vivre la religion aujourd’hui est de plus en plus un croire sans appartenir (believing without belonging). Nombreux sont ceux qui croient en Dieu, mais sans appartenir à une communauté religieuse. Danièle Hervieu-Léger a nuancé cette vision en décrivant le monde religieux selon diverses modalités. Pour elle, il est vrai qu’un nombre grandissant de chrétiens croient sans appartenir, mais l’inverse l’est également : il est tout à fait possible d’appartenir à une Eglise sans croire, et il existerait donc aussi un belonging without believing. Il y a là deux positions qui semblent opposées, mais qui ne s’excluent pas. Il existe des gens qui appartiennent à une Eglise à cause de la tradition, mais qui ne croient pas vraiment ou au moins ne pratiquent pas leur foi. En même temps, comme le propose Grace Davie, il y a la tendance à croire sans appartenir à une Eglise (15). »

A côté de ces deux nouvelles formes d'appartenance devenues courantes aujourd’hui, Gabriel Monet prend soin de souligner également dans son livre l'émergence de multiples variantes telles que : « Croire, mais ne plus appartenir […] Croire, mais appartenir moins intensément […] Croire et appartenir par intermittence […] Appartenir, mais en ne croyant plus […] Appartenir, mais ne croire qu’en partie […] Appartenir, mais sans croire pour le moment (16). »

L'apparition de ces nouvelles formes d'appartenance irait-elle de pair avec l’individualisation du croire ? « La question qui se pose alors [écrit encore Danièle Hervieu-Léger] est celle de savoir quelles formes de sociabilité religieuse peuvent subsister lorsque s’impose, de façon massive, un individualisme religieux pleinement intégré à l’individualisme moderne. Si l’individu produit lui-même, de façon autonome, le petit dispositif du sens qui lui permet de mettre en récit sa propre vie et de répondre aux questions ultimes de son existence, si son expérience spirituelle se condense dans une relation intime et purement privée avec ce qu’il choisit ou non de nommer Dieu, si cette expérience éminemment personnelle ne prescrit pas une action spécifique dans le monde, quelle place peut encore occuper l’appartenance à une communauté croyante dans cette économie spirituelle ? N’est-elle pas irrémédiablement vouée à passer au second plan, voire même à apparaître comme inutile (17) ? » Graves questions que pose la mutation du religieux au sein de la modernité !


Le vrai fondement de l’identité chrétienne

Dans notre société fortement sécularisée et individualiste, il est cependant légitime de s'interroger sur le véritable fondement de l’identité chrétienne dont l’affirmation prend pourtant tout son sens au regard des éléments évoqués précédemment. En fait, ces derniers ne cessent d’interpeller l'identité des croyants… dont certains se retrouvent fort désorientés par autant de transformations du champ religieux.

Comme nous l'avons vu dans la section précédente, on assiste en particulier à une individualisation de la religion et à une disjonction entre la croyance et l’appartenance confessionnelle. Dès lors, beaucoup de fidèles se définissent non pas tant comme membres d’une quelconque communauté ou institution, mais plutôt comme disciples du Christ.

A ce sujet, Donald Cobb, professeur de Nouveau Testament et de grec à la Faculté Jean Calvin à Aix-en-Provence, a raison d’observer que « dans la perspective du Nouveau Testament, notre identité se construit d’abord non en rapport avec des considérations sociologiques ou dénominationnelles, mais à l’égard de celui auquel nous appartenons. Ces éléments sociologiques et ecclésiaux ont, certes, une importance réelle. Mais ils ne peuvent qu’être secondaires, complémentaires, dans ce qui détermine notre identité de chrétiens, c’est-à-dire de ceux sur qui le nom du Christ a été invoqué (18) ».

Le théologien jésuite Alain Thomasset, professeur de théologie morale au Centre Sèvres, exprime la même conviction : « L’identité chrétienne n’est pas d’abord un ensemble de valeurs, de rites ou même de cultures, mais le fait de devenir comme le Christ, le suivre et l’imiter (19). »

La véritable identité chrétienne s’enracine nécessairement dans l’histoire de la vie de Jésus-Christ. Cette histoire racontée dans les récits bibliques constitue donc l'authentique fondement de l’identité des chrétiens.

Plus clairement, la véritable identité chrétienne comporte avant tout la référence au kérygme (condensé de la vie du Christ) de l’Eglise primitive : « Je vous ai transmis avant tout le message que j’avais moi aussi reçu [écrit notamment Paul] : Christ est mort pour nos péchés, conformément aux Ecritures ; il a été enseveli et il est ressuscité le troisième jour […]. Ensuite, il est apparu à Céphas, puis au douze. Après cela, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois, dont la plupart sont encore vivants et dont quelques-uns sont morts. Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. Après eux tous, il m’est apparu à moi aussi » (1 Corinthiens 15.3-8). Dans ce kérygme, on remarque que la mort et surtout la résurrection de Jésus sont les points essentiels sur lesquels l’apôtre insiste. Ainsi, pour le pasteur Emile Eldin « la résurrection de Christ est la pierre angulaire de tout l’édifice chrétien (20) ».

Précisons que cet énoncé premier de la foi a été complété lors du concile de Nicée en 325 pour devenir finalement – après avoir subi quelques retouches à l’issue du premier concile de Constantinople en 381 – un exposé de foi reçu par tous. Trop souvent, on omet de le souligner, le Symbole de Nicée-Constantinople – première profession de foi considérée comme œcuménique – rassemble toujours l’ensemble des croyants des trois grandes confessions chrétiennes (catholicisme, orthodoxie et protestantisme). Tel un noyau de vérité, il ramène à l’essentiel de la foi chrétienne… et notamment à son élément central, la résurrection.

Mais s’il est vrai que l’individualisation du croire propre à notre société contemporaine amène certains chrétiens à redéfinir leur identité croyante en revenant aux récits fondateurs du christianisme, il n’est pas moins vrai que ce phénomène en conduit d’autres à perdre leur identité en versant dans l'éclectisme ou le syncrétisme (nous avons vu que Claude Geffré, cité plus haut, associe également ce risque au pluralisme religieux) !

Un syncrétisme qui, selon de nombreux auteurs clairvoyants, contribuerait aussi à l'instauration d’une religion mondiale unique reniant l'essence même de la foi chrétienne… une nouvelle religion – essentiellement éthique – qui se heurte cependant à de fortes résistances ! A propos du syncrétisme, notons enfin que celui-ci n’a rien à voir avec l’œcuménisme, il s’agit d’un « système philosophique ou religieux qui tend à faire fusionner différentes doctrines en une seule, le plus souvent dans le désir de parvenir à unifier toutes les religions qui adorent Dieu. L’œcuménisme se situe à un tout autre plan ; il vise à l’unité de foi des Eglises chrétiennes – lesquelles ont historiquement un point de départ unique – tout en respectant leur diversité et leur complémentarité (21). »

Arrivés au terme de cette article, nous retiendrons particulièrement qu’au-delà des doctrines et traditions dénominationnelles, ce sont les récits bibliques fondateurs du christianisme – plus exactement l’histoire du Christ – qui constituent le véritable socle de l'identité des chrétiens… et qu'il s'agit de redécouvrir sans cesse en se désolidarisant des dérives.

« Du point de vue de l’identité chrétienne [écrit encore Alain Thomasset auquel nous laissons le mot de la fin], le christianisme voit dans l’unique personne du Christ le critère et la source de notre identité religieuse. Elle ne se rapporte pas d’abord à un ensemble de règles de vie ou à une liste de vérités à croire, elle est relation personnelle à Celui qui est Sauveur et Seigneur. Le chrétien est celui qui est appelé à conformer sa vie à celle du Christ. […] Est chrétien celui qui s’identifie à Jésus-Christ et qui reçoit de lui son identité (22). »

 
Claude et Karin Bouchot
 
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1. Jean Baubérot, Ne pas confondre laïcité et sécularisation, Site Témoignage chrétien, [En ligne] http://temoignagechretien.fr (consulté en septembre 2017).
2. Simona Nicoara, Sécularisation, déchristianisation, laïcisation aux XIXe-XXe siècles. Le lent défrichement de la mémoire chrétienne, Site Diacronia, [En ligne] http://www.diacronia.ro (consulté en septembre 2017).
3. Ibid.
4. René Rémond, Le catholicisme français et la société politique, Paris : Editions de l'Atelier, 1995, p. 88.
5. Ibid.
6. Claude Geffré, « L’avenir du christianisme face au défi du pluralisme culturel et religieux », Revue des sciences religieuses, 2009, 83/4, p. 567-585 passim.
7. Ibid.
8. Edmond Itty, Illusions et trahisons de notre temps, 4e éd., Paris : Les Bons Semeurs, 1967, p. 16-19.
9. Norbert Hugedé, Convergences - La finitude et la transcendance, Neuchâtel : Belle Rivière, 1982, p. 83.
10. Jean Delumeau, Guetter l’aurore, Paris : Grasset & Fasquelle, 2003, p. 23.
11. Marine Soreau, Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, Commentaire de l’homélie de Benoît XVI du 15 avril 2010, Site de l’agence d'information internationale catholique ZENIT, [En ligne] https://fr.zenit.org (consulté en septembre 2017).
12. Frédéric Travier, « 7 messages pour l’Eglise d’aujourd’hui », Promesses (revue de réflexion biblique), juillet-septembre 2013, n° 185.
13. Frédéric Hammann, citant Frédéric Lenoir, « L’Eglise et la spiritualité : état des lieux », La Revue réformée, 2011, n° 257.
14. Danièle Hervieu-Léger, « Le partage du croire religieux dans des sociétés d'individus », L'Année sociologique, Vol. 60, 2010/1, p. 59.
15. Gabriel Monet, L'Eglise émergente, Théologie pratique - Pédagogie - Spiritualité, Vol. 6, Münster : LIT Verlag, 2014, p. 341.
16. Ibid., p. 343.
17. Danièle Hervieu-Léger, op. cit., p. 43-44.
18. Donald Cobb, « L’identité chrétienne dans un monde païen - Le regard de l’apôtre Paul », La Revue réformée, 2006, n° 239.
19. Alain Thomasset, Qu'est-ce que l'identité chrétienne ?, Site La Croix - Croire, [En ligne] http://croire.la-croix.com (consulté en septembre 2017).
20. Emile Eldin, Jésus et le prophète Esaïe, au point de vue messianique, thèse, Paris, 1891, p. 73, cité par Alfred Vaucher, L’Histoire du Salut, Dammarie les Lys : Vie et Santé, 1987, p. 223.
21. Anonyme, Syncrétisme, Glossaire, Site de Eglise catholique en France, [En ligne] http://www.eglise.catholique.fr (consulté en septembre 2017).
22. Alain Thomasset, « L’identité chrétienne en question - Réflexion éthique et théologique », Episcopat (Bulletin du secrétariat de la Conférence des évêques de France), 2004, n° 10.
 
 
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