Interview exclusive de Jacqueline Foucher
 
Propos recueillis par Karin Bouchot et Gatienne Rouxel
 
Jacqueline Foucher
avant sa maladie
 

Nous sommes au début des années 50. Dans le village où elle exerce la profession de pharmacienne, Jacqueline Foucher vit heureuse avec ses deux enfants et son mari, médecin de campagne. Une vie qui fait l’admiration ou l’envie de beaucoup. Lorsque, soudainement, en décembre 1954, celle-ci est frappée par la plus grave des poliomyélites, une affection très fréquente à cette époque. Dans un délai de quelques heures, les paralysies atteignent la motricité des membres et s’étendent rapidement aux muscles de la respiration et de la déglutition. Commence alors pour Jacqueline Foucher et son mari un long et immense combat contre la paralysie... qui dure, sans relâche, depuis maintenant plus de 50 ans !

Valeureux combat que Bouquet Philosophique souhaite faire connaître dans le monde entier afin de « tenter d’aider tous ceux qu’une grande épreuve, quelle qu’en soit la nature, pourrait atteindre, à comprendre qu’en dépit des apparences, rien n’est jamais définitivement perdu et qu’au contraire, beaucoup d’espoir peut naître de beaucoup de souffrances » (Dr André Foucher).

 
 

Bouquet philosophique : Honorable Jacqueline Foucher, en nous inclinant avec infiniment de respects et d’admiration devant le parangon du vainqueur que vous êtes, nous tenons d’abord à vous remercier d’avoir accepté – assisté de votre infatigable et dévoué mari – de répondre à nos questions. Pouvez-vous nous parler de ce tragique Noël 1954, du début de votre maladie ?

Jacqueline Foucher : En pleine nuit, l’ambulance roule à vite allure ; chaque cahot me fait souffrir, mes jambes sont paralysées. Nous venons de quitter le petit village où mon mari est médecin et où, hier encore, j’étais pharmacienne. Une belle maison entourée d’un magnifique jardin servait de cadre à mon bonheur. Mère de deux enfants, de 4 et  2 ans, jeune encore – j’ai 31 ans – je semblais personnifier la santé. Et pourtant… C’est ainsi que commence le récit de mon long combat contre la paralysie.

Le brancard sur lequel je suis étendue me semble si étroit qu’à tout instant je m’attends à en tomber. Je respire vite, je suis oppressée, j’ai peur. Dans mon esprit, les pensées se pressent. Mon mari suit l’ambulance dans sa voiture car dans quelques heures au plus tard, il faudra reprendre place auprès de ses malades et des enfants.

Enfin, l’hôpital. Après des formalités qui me paraissent interminables, nous roulons jusqu’au pavillon des « contagieux ». Chaleur étouffante, couloirs étroits dans lesquels on a du mal à faire passer le brancard, chambre minuscule où gémit à côté de moi une vieille femme. La paralysie progresse rapidement ; seuls peuvent maintenant remuer mes avant-bras et mes mains. Mon corps devient petit à petit une masse inerte et embarrassante que je ne contrôle plus. L’interne, constatant que je respire de plus en plus difficilement, fait libérer hâtivement la chambre du poumon d’acier et j’y suis péniblement transportée. En proie à une angoisse atroce, je sens l’asphyxie me gagner. Complètement immobile maintenant, souffrant de tous les muscles d’une façon qui ne peut se décrire, j’ai l’impression d’avoir été étroitement ligotée. Je suis terrifiée de voir que les efforts que je fais ne parviennent pas à déplacer, aussi peu que ce soit, un bras ou une jambe, ni même une main, ni même un doigt. Je sens que si l’on n’intervient pas immédiatement, je vais mourir. De cela, j’ai pleine conscience. Laissée seule dans ma chambre, je veux appeler, mais les cordes vocales elles-mêmes sont paralysées et ma voix est à peine perceptible. Attentif sans doute à ce qui se passe dans ma chambre, on m’entend pourtant. Un grand remue-ménage se fait autour de moi et je m’abandonne à ma souffrance…

Quand je me réveille, après des heures de cauchemars dont je ne sais, aujourd’hui encore, quelle part appartenait au rêve et quelle part à la réalité, ma trachée a été ouverte et, par le moyen d’une canule, deux étudiants en médecine, se relayant, envoient à mes poumons l’oxygène nécessaire à ma vie. Je me sens vraiment bien et calme. Malheureusement, ce bien-être ne durera pas plus de quelques heures.


Bouquet philosophique : L’équipement hospitalier de l’époque était-il adapté à votre cas ?

Jacqueline Foucher : Non, pas du tout ! En effet, l’expérience de ce traitement et le matériel adéquat manquant alors complètement, j’endure mille souffrances dont certaines me seraient sans doute maintenant épargnées. Le tube introduit dans ma trachée me fait mal. Comme je ne peux déglutir, je suis nourrie à l’aide d’une sonde qui, introduite par le nez, est enfoncée jusqu’à l’estomac. Je ne peux plus émettre un son et ne peux donc me faire comprendre. Je suis toujours aussi complètement immobile. Je me sais atteinte d’une forme de poliomyélite particulièrement grave car je n’ignore pas qu’après la disparition des deux fonctions de la respiration et de la déglutition, le cœur lui-même s’arrêtera si la maladie progresse encore. Je compte dix jours, à tort ou à raison, pour juger mon état stabilisé et le risque de mort écarté. Les médecins, les internes, les externes, les infirmières, tous d’un grand dévouement, se succèdent sans arrêt à mon chevet. J’ai une confiance absolue dans l’interne du service qui me consacre des heures et se tient toujours prêt à intervenir, allant parfois jusqu’à coucher dans une chambre à côté de la mienne. Je ne dois mon salut qu’à son assistance tout à fait remarquable.

Pendant des semaines, courageusement, les étudiants se relaient à mon chevet, m’insufflant l’air dont j’ai besoin. Pas un jour, pas une nuit ne s’achève sans qu’un accident, plus ou mois grave mais toujours angoissant, ne survienne. L’hôpital tout entier se sent concerné, depuis l’excellent directeur et son adjoint jusqu’aux ouvriers de toutes spécialités, et en particulier les plombiers et les électriciens. Puis comme la paralysie respiratoire ne cède pas, l’hôpital décide d’acheter un respirateur électrique entièrement automatique, déjà en usage dans les pays où la polio est beaucoup plus fréquente qu’en France. Les avantages de cet appareil sont incontestables mais la terreur de voir la machine s’arrêter – ce qui signifierait si personne ne se trouvait à mes côtés, la mort en quelques minutes – m’obsède.


Bouquet philosophique : Au début de votre cruelle maladie, en connaissant les complications si souvent mortelles à cette époque, n’avez-vous pas cédé au découragement ? Quel était alors votre état d’esprit ?

Jacqueline Foucher : J’ai accepté toutes les souffrances quand il s’est agi de sauver ma vie, non pas certes pour moi, pour qui la mort eût été une délivrance, mais parce que je savais que personne ne peut remplacer une mère auprès de ses enfants. Mais des semaines avaient passé depuis le début de ma maladie et aucune amélioration ne se produisait. On tentait bien de me faire respirer plusieurs fois par jour quelques minutes mais sans méthode puisque l’on n’en connaissait pas encore et je ne faisais aucun progrès.

Allais-je rester en cet état ? Quelles raisons me restait-il de vivre ? Mon mari, bien sûr, qui ne m’avait pour ainsi dire pas quittée depuis le début de ma maladie, l’affection de mes proches, quelques amis, mais de moi, il ne restait rien que mon cerveau prisonnier d’un corps hostile. J’étais non seulement tributaire en permanence de mon respirateur électrique mais dépendante d’autrui pour tous les actes de la vie courante. Les moustiques, car nous étions maintenant en été, abondaient et je devais me résoudre à les laisser me piquer sans pouvoir réagir. Avide de campagne, de bois et de grands espaces, je n’avais pour horizon que les murs gris et tristes de ma chambre. Innocente, je me voyais condamnée à la prison perpétuelle.

Les conséquences de cette atteinte poliomyélitique d’une extrême gravité étaient affreuses. La paralysie respiratoire étant toujours totale, je ne pouvais quitter l’hôpital. Mon foyer, qui avait été jusqu’alors la partie essentielle de ma vie, était dispersé. Mon mari vivant la plupart du temps à l’hôpital où il faisait encore de rares consultations, la situation financière se faisait de plus en plus difficile. Je voyais mes enfants assez souvent, mais comme ils étaient très jeunes, j’avais vite cessé de représenter quelque chose pour eux, ce qui était un déchirement pour moi. Tout ce que je ressentais, j’essayais de le cacher aux miens, autant par charité que parce qu’il me semblait vain de leur faire partager mes pensées : j’étais devenue un être à part qui n’avait plus rien de commun avec les autres. Je pensais devenir folle. La seule pensée qui m’apportât quelque répit était l’idée de la mort qui eût été pour moi la seule possibilité de sortir de cet enfer. Longtemps, je restai dans cet état d’esprit.


Bouquet philosophique : Avec l’aide de votre mari, pouvez-vous nous relater la lutte angoissante que vous avez menée contre la maladie au cours de cet épisode dramatique d’avril 1955, des moments durant lesquels vous avez frôlé la mort ?

Dr André Foucher : Puisque Jacqueline en a passé une grande partie dans le coma, je vais donc vous raconter cet épisode. Assis sur un banc à l’extérieur du pavillon où depuis quatre mois, ma femme lutte contre la mort, je vis les moments les plus critiques de ce combat dont l’issue fatale ne fait plus, hélas, aucun doute.

Jacqueline est en effet en train de mourir. Depuis quelque temps déjà, la respiration, assurée par l’appareil électrique, n’apportait plus à Jacqueline un équilibre respiratoire suffisant. On avait l’impression que l’air n’entrait plus que difficilement dans les poumons et en quantité insuffisante. Les différents examens pratiqués par l’équipe médicale n’apportaient aucun éclaircissement sur les causes de cette dégradation respiratoire. La situation s’aggravait de jour en jour et la malade ne pouvait plus s’alimenter qu’à grand peine.

Vint un jour où la gêne respiratoire était devenue telle que l’appareil s’avéra incapable de faire pénétrer l’air dans les poumons. Jacqueline était une fois de plus, mais beaucoup plus sérieusement que jamais, au bord de l’asphyxie. On en revint donc au pompage de l’air à  la main qui permettait, au prix d’un effort physique important, de faire pénétrer dans les poumons une quantité d’air insuffisante pour une oxygénation normale mais encore suffisante pour éviter l’asphyxie totale.

Malheureusement, si l’air pénétrait difficilement dans les poumons, il en ressortait avec autant de difficulté et l’on devait appuyer de toutes ses forces sur la poitrine pour éliminer l’air chargé de gaz carbonique. Il fallait donc deux personnes, déployant des efforts considérables, pour maintenir ce qui n’était plus qu’une apparence de vie. La malade avait en effet perdu connaissance, son corps était violacé et froid. Seul le cœur continuait à battre normalement, autant qu’on pouvait en juger dans cette situation dramatique.

Les internes et les externes se succédaient à la tâche épuisante qui consistait à faire pénétrer l’air dans les poumons. De l’autre côté du lit, j’appuyais de tout le poids de mon corps sur le thorax pour expulser l’air vicié. Chacun luttait avec l’énergie du désespoir car la situation était bien, en effet, désespérée. Nul n’osait interrompre ses efforts dont on sentait bien, pourtant, qu’ils étaient parfaitement inutiles : le visage sans vie de ma femme, son corps glacé, sa peau maintenant presque noire, tout criait que nous étions cette fois définitivement vaincus.

L’interne du service qui avait pourtant lutté pendant des mois avec tant d’énergie, avait quitté la chambre, se refusant sans doute à assister à l’agonie de celle qu’il avait tant de fois sauvée. Peut-être aussi ne pouvait-il se résoudre à me dire franchement : « M. Foucher, c’est fini, nous ne pouvons plus rien. » J’avais moi-même atteint un tel degré dans la conscience de l’inutilité de nos efforts que bientôt l’image de la mort présente s’imposa à moi.

Je me souviens même avoir eut la vision du petit cimetière de notre village où dans quelques jours Jacqueline reposerait à jamais. Mais cette vision me fût tellement insupportable que je me révoltai contre la fatalité de la mort à laquelle je m’étais résigné quelques minutes auparavant. Laissant à un externe la tâche d’appuyer sur le thorax, je traversai presque en courant les quinze ou vingt mètres qui séparaient la chambre de Jacqueline du bureau dans lequel je trouvai l’interne désemparé, la tête entre les mains : « Ma femme est en train de mourir, mon vieux, il faut faire quelque chose – Mais quoi ? – La mettre dans le poumon d’acier – Mais vous savez bien, M. Foucher, que la chose est impossible à cause de la trachéotomie et de la canule. »

Oui, c’était impossible. Mais je ne pouvais me résoudre à penser que l’interne ne trouverait pas, une fois encore, l’astuce technique qui mettrait en échec, une nouvelle fois, la mort. C’est ce que je lui dis et son hésitation fût de courte durée. En quelques instants, qui me parurent pourtant un siècle, il se décida à tenter l’impossible. Quant à moi, au bord de l’épuisement physique et moral, je sortis m’asseoir sur un banc. Je fus tiré de cet état de prostration par la voix puissante de l’interne qui, ayant retrouvé tout son tonus, me cria : « Venez, M. Foucher, elle est sauvée. »

Je me précipitai dans la chambre du poumon d’acier d’où sortait, en effet, le visage souriant et redevenu normal, de ma femme. Comment Jacqueline avait-elle pu revenir de ce lointain voyage aux frontières de la mort ? C’est par l’un des hublots du poumon d’acier que l’interne avait eu l’idée de faire passer un tube de caoutchouc relié à la canule. Ce tube devait permettre soit, éventuellement de continuer l’insufflation à la main, soit d’aspirer les mucosités qui probablement avaient encombré tout l’appareil respiratoire. Toujours est-il qu’après quelques compressions seulement du poumon d’acier, une grande quantité de mucosités était rejetée, ce qui permettait à l’air d’entrer à nouveau librement dans les poumons et d’en sortir tout aussi aisément.

Ainsi s’achevait au milieu de la joie de tout le personnel médical et paramédical l’épisode le plus tragique de cette lutte contre la paralysie respiratoire, si l’on excepte, bien entendu, l’accident respiratoire initial qui avait imposé la trachéotomie pour sauver, une première fois, la malade de la mort.


Bouquet philosophique : Onze mois après le début de votre maladie, un médecin décida de commencer une rééducation respiratoire. Cette expérience vous a-t-elle redonné espoir ?

Jacqueline Foucher : Bien sûr mais ce mot « rééducation », plein d’espoir pour le malade privé seulement de l’usage de ses membres, devint pour moi synonyme d’enfer, d’enfer physique succédant à l’enfer moral que je venais de traverser. Les trois minutes que je devais, au début, passer sans mon appareil me paraissaient interminables. Je n’étais rebranchée au respirateur qu’à la dernière extrémité. Ma tension artérielle montait considérablement ; le visage violacé, le corps baigné de sueur, j’avais l’impression qu’on me plongeait la tête sous l’eau pour me noyer. Toutes les heures, les fatigues du précédent exercice à peine dissipées, la même indispensable torture devait recommencer.

Des semaines s’écoulèrent et j’atteignis une heure de respiration autonome. Parallèlement à la rééducation respiratoire, un masseur essayait de rééduquer mes membres. Mais seuls l’avant-bras et la main gauches reprenaient un peu de vie. Je parvins pourtant à tourner les pages d’un livre : j’avais enfin trouvé à m’occuper et retrouvé un peu d’indépendance.

Les progrès respiratoires continuèrent et vint un jour où je pus respirer toute la journée. Malheureusement, suite à une sténose de ma trachée qui vint anéantir huit mois d’efforts, il me fallait, une fois encore, renoncer à tout espoir. Et pourtant, un jour, on trouva enfin les dilatateurs qui convenaient pour dilater cette sténose. Après cette période de difficultés et de désespoir, il fallait donc reprendre la rééducation respiratoire qui se fit heureusement très rapidement. Je respirais avec plus de facilité qu’auparavant et j’espérais bien récupérer mon entière autonomie respiratoire, y compris la nuit car je n’avais, au cours de ma précédente rééducation, respiré qu’en état de veille.

Pour se faire, j’essayais de dormir sans mon appareil une moitié de la nuit d’abord. Hélas, cela m’était très pénible et malgré une relaxation mentale et des somnifères, je n’arrivais pas à trouver le sommeil. Terrassée par la fatigue, je finissais bien par m’endormir mais ma respiration n’étant plus automatique comme chez une personne normale, et seulement volontaire, s’arrêtait dès que je perdais conscience et je me réveillais en sursaut, en état d’asphyxie. Dix fois, vingt fois, l’expérience fut répétée, sans résultat. Il fallut se rendre à cette évidence : jamais plus, je ne pourrai me passer totalement d’un respirateur.


Bouquet philosophique : Avez-vous perçu le retour à la maison comme une amélioration de votre état ?

Jacqueline Foucher : Dans un certain sens, oui. Atteinte dans mon moral par cet échec, je l’étais aussi par le fait que des malades, arrivés bien longtemps après moi dans le service, en repartaient, sinon guéris, du moins très améliorés et avec l’espoir d’une guérison, presque complète, espoir qui m’était désormais entièrement interdit. Dans ces conditions, le séjour à l’hôpital, non seulement ne pouvait plus, sur le plan physique, m’apporter d’amélioration, mais, sur le plan moral, ne pouvait amener qu’une lente dégradation et un profond désespoir, du fait surtout que mon mari allait devoir s’occuper seul de nos deux jeunes enfants.

C’est pourquoi mon mari, sachant que des cas semblables avaient été heureusement solutionnés par le retour à la maison, envisagea cette « hospitalisation à domicile », expression devenue maintenant familière. Mais ceci nécessitait un matériel coûteux et de fonctionnement délicat, un personnel compétent de jour et de nuit, une maison comportant des aménagements spéciaux et onéreux. En fin de compte, il ne fallut pas moins d’un an pour résoudre tous les problèmes. Et le jour vint où je sortis de l’hôpital après y avoir passé trois ans et demi…

Après quelques mois d’organisation, je pouvais « prendre en mains » (si j’osais m’exprimer ainsi) la conduite de la maison : conseiller les personnes chargées de ma surveillance, instruire et éduquer les enfants et régler les affaires courantes en l’absence de mon mari. Celui-ci, de son côté, assurait la surveillance et l’entretien de mes appareils respiratoires (l’habituel et ceux de secours), celle des systèmes d’alarme indispensable à ma sécurité, ainsi que l’approvisionnement permanent en air comprimé, toutes tâches qui nécessitent en milieu hospitalier, un personnel nombreux et spécialisé. Il essayait enfin de me redonner dans ma paralysie quasi totale, la plus grande autonomie possible. C’est ainsi qu’entre autres, il a pu m’acheter, non sans peine, une machine à écrire électrique qui m’a permis d’écrire le récit de mon long combat contre la paralysie.


Bouquet philosophique : Un livre que vous avez intitulé Le vase brisé ! Pourquoi ce titre et quel est l’objectif de cette publication ?

Dr André Foucher : Non pas, bien sûr, pour susciter la pitié ni pour faire étalage du courage de la malade, sans lequel pourtant ces pages n’auraient pu être écrites. Mais simplement pour tenter d’aider tous ceux qu’une grande épreuve, quelle qu’en soit la nature, pourrait atteindre, à comprendre qu’en dépit des apparences, rien n’est jamais définitivement perdu et qu’au contraire, beaucoup d’espoir peut naître de beaucoup de souffrances.

En effet, quelle image évoquait notre vie avant le drame ? Celle d’un très beau vase qui faisait l’admiration ou l’envie de beaucoup. Mais ce vase, parce qu’il était très fragile, s’est brisé en un instant, de façon irrémédiable, nous sembla-t-il. Cependant, nous avons tenté au cours de ces longues années et avec l’aide de beaucoup de le réparer. Et nous y sommes pour l’essentiel parvenus.

Le foyer, dispersé pendant plus de trois ans par l’effroyable maladie, a été reconstitué. Les enfants ont été réunis et ont retrouvé leurs parents. Pourtant, rien n’était plus comme avant. Le vase n’avait plus son apparente beauté primitive. Mais qu’importe ! Un vase peut, en effet, être beau par lui-même et cela peut parfois suffire. Mais combien plus souvent gagne-t-il par les fleurs dont on l’orne et qui le font presque oublier ? Ainsi, en a-t-il été pour nous : du jour au lendemain, le sens de notre vie a été bouleversé, l’échelle des valeurs renversée.


Bouquet philosophique : Avez-vous reçu beaucoup de témoignages de sympathie et d’encouragement suite à la diffusion de votre livre ?

Jacqueline Foucher : Oui, incontestablement. D’ailleurs, plus d’une trentaine de ces messages provenant des quatre coins du monde ont été publiés à la suite de mon récit. Il faut dire que Le vase brisé a connu quatre éditions et que la troisième a été envoyée et lue en français, anglais, allemand et espagnol dans plus de 50 pays. Des enregistrements sur bandes magnétiques et des transcriptions en braille ont également été réalisés.


Bouquet philosophique : Dr Foucher, comment avez-vous pu tenir bon durant tant d’années au milieu d’incessantes difficultés matérielles et morales ?

Dr André Foucher : D’abord naturellement parce que la solidarité, silencieusement mais efficacement, est intervenue à maintes reprises pour atténuer les difficultés financières. Ensuite, sur le plan moral, parce qu’en regardant jour après jour ma femme, immobile mais si vivante, j’ai compris l’absolue vérité des paroles du Dr Corbineau : « C’est nous, si souvent sceptiques, désabusés, sans espoir, c’est nous qui sommes les infirmes. Puissions-nous nous relever et vous suivre. »

Et, au fil des témoignages qui suivent le récit du drame, apparaît cette certitude : alors que beaucoup se posent la question de la justification de pareilles survies, cette inertie physique n’est plus l’élément primordial ; avant tout, c’est le rayonnement de la force psychique qui, non seulement, impose le respect de la vie, mais encore redonne à ceux qui momentanément doutent, le courage et l’espoir, chaque jour si nécessaire à chacun. L’épreuve qui peut s’abattre, tôt ou tard, sur chacun d’entre nous ne doit donc pas être considérée comme un injuste et mauvais coup du sort, mais comme un tremplin vers quelque chose de meilleur.


Bouquet philosophique : Sous assistance respiratoire permanente, allongée sur votre lit de douleur depuis plus de 50 ans, Jacqueline Foucher, quel est le secret de votre patiente résignation ? Où puisez-vous votre force physique et une telle résistance morale vous permettant de vaincre chaque jour la maladie et le désespoir ?

Jacqueline Foucher : Certes, la compétence et le grand dévouement des médecins, internes, externes, infirmières et gardes-malades qui, depuis le début de ma maladie, se sont succédés  sans relâche à mon chevet, le soutien permanent de mon mari, l’affection de mes proches et de quelques amis, ont, avant tout, contribué à maintenir tout au long des années, cette résistance morale. Par ailleurs, ma bonne consistance physique m’a aidée, indéniablement. Mais ce qui m’a permis de dominer mon mal, d’avoir la force de vivre, c’est surtout ma foi en Dieu, en Jésus-Christ, mon Rédempteur, que je prie régulièrement et notamment quand je suis dans le désespoir ou la tristesse. Je crois en la résurrection et à l’éternité promise où il n’y aura plus, ni souffrances, ni mort. Je sais que ces souffrances présentes – qui ne semblent pas inutiles – sont temporaires.


Bouquet philosophique : En septembre 1996, lors de sa venue en France, vous avez eu l’honneur de vous entretenir avec le pape Jean-Paul II qui vous a bénie et imposé les mains. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur cette rencontre exceptionnelle ?

Jacqueline Foucher : Transportée avec beaucoup de gentillesse et de délicatesse par des jeunes, j’ai été placée au premier rang de la basilique où le St Père est venu effectivement s’entretenir quelques minutes avec moi avant de me bénir. Rempli de compassion, celui-ci a écouté non sans étonnement le résumé de ma vie. C’est alors que j’ai senti son regard me pénétrer avec beaucoup de bonté. Quand je suis triste ou que j’ai des soucis, je pense souvent à cette rencontre et me revois devant lui en train de me bénir. Un souvenir qui me porte dans les moments difficiles.


Bouquet philosophique : Après tant d’années de valeureux combat contre la paralysie, quel message donneriez-vous à tous ceux qui connaissent la souffrance ?

Jacqueline Foucher : D’oublier la souffrance et de se propulser dans l’avenir… de s’emparer de l’espérance !


Bouquet philosophique : En cette fin d’année 2005, quels sont vos souhaits ?

Jacqueline Foucher : Ne voulant plus jamais retourner à l’hôpital, je souhaite surtout une présence humaine auprès de moi ainsi qu’un soutien mutuel constant pouvant s’exprimer aussi par la prière. Je commence à être fatiguée et suis prête à partir vers Dieu (1).

 
12 octobre 2005
 
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(1) Jacqueline Foucher s'est éteinte le dimanche 6 août 2006, son combat contre la paralysie aura duré presque 52 ans !
 
 
 

Dr Bernard Allais, Interne du service en question au milieu des années 50 et principal artisan pendant des mois du sauvetage dramatique de la malade :

C'est avec beaucoup d'émotions et en évoquant nos souvenirs passés que j'ai lu le témoignage de Jacqueline Foucher. Il faut rappeler comme elle le dit que tout l'hôpital s'est mobilisé pour assurer ses soins et sa survie. L'équipe hospitalière venait pour la première fois de soigner et d'obtenir avec une juste fierté la guérison d'un enfant dont la seule défaillance était respiratoire. L'enthousiasme de l'équipe soignante était donc justifié malgré les difficultés de mise au point des traitements, le manque d'expérience et de matériel. Reconnaissons que tous ont contribué à assurer ces soins et que nombreux furent les internes dévoués et compétents qui assurèrent la bonne marche de ce service nécessitant des qualités professionnelles et humaines que nous avons partagées.

Notre acharnement à donner nos soins à Jacqueline Foucher était soutenu par son comportement. Malgré son angoisse et son désarroi, elle nous encourageait par sa confiance et l'expression permanente de son combat pour sauver sa vie. Après les angoissants orages partagés, elle reprenait son sourire bienveillant et serein. Au bout de nombreux mois de soins, il a fallu se rendre à l'évidence des séquelles de sa maladie. Elle a lutté toute sa vie avec courage, foi et détermination, soutenue en permanence par son époux. Durant ces longues années, elle a su montrer à ses visiteurs la supériorité de l'esprit sur le corps. Elle apportait soutien et espérance à ceux qui fléchissaient. Son entrevue avec le Pape Jean-Paul II fut pour elle un immense réconfort. Elle a su jusqu'au bout partager sa joie de vivre, sa foi et son espérance.

 

Martine Pascal, garde-malade de nuit au service de Jacqueline Foucher de 1976 à 2006 :

Cette interview me rappelle mes débuts professionnels chez Madame Foucher en 1976 alors qu'elle était déjà paralysée depuis 22 ans. Une personne très souriante particulièrement aimable, ouverte d'esprit et qui savait, de son lit de malade, diriger dans les moindres détails la bonne marche de la maison. Douée d'une excellente mémoire, jouissant de toutes ses capacités mentales, elle dévorait les livres, suivait les émissions télévisées et écrivait à la machine avec son seul doigt valide ! D'une curiosité intellectuelle sans limites, sa soif de communiquer étonnait constamment ses visiteurs.

Le point culminant de sa vie fut manifestement sa rencontre avec le pape, un événement inoubliable pour elle comme pour moi d'ailleurs qui eut le privilège de l'accompagner et de servir d'interprète. Le regard qu'elle portait sur cet homme d'Eglise reflétait toute sa ferveur intérieure. Il faut dire qu'elle avait atteint un niveau de spiritualité très élevé que je n'ai jamais trouvé chez d'autres malades. Sa foi exceptionnelle l'a sans aucun doute aidée énormément dans son combat quotidien contre la maladie.

 

Dr et Mme Pierre Baranton :

A chacune de nos visites, nous étions accueillis par le lumineux sourire de Jacqueline. Après un bref échange de nouvelles sur sa santé, nous parlions de l'actualité qu'elle suivait parfaitement ; puis chacun racontait quelques souvenirs d'enfance et de jeunesse. Evoquer le passé faisait oublier la situation douloureuse du présent. Et, il fallait bien se quitter à regret. En l'embrassant, nous l'entendions murmurer de sa voix affaiblie un mot d'affection délicat qui nous touchait profondément. Nous étions venus pour lui apporter réconfort et courage... mais c'est elle qui, dans l'expression de son amitié, nous offrait le plus merveilleux des cadeaux !

 

Dr Alain Sonneville, Médecin Hospitalier - Réanimation CHU Tours :

Déjà en 1967, lorsque je fus nommé titulaire au concours d'externat des Hôpitaux de Tours, nous étions très sensibilisés au courage exceptionnel de Madame Jacqueline Foucher qui, malgré sa multiple dépendance luttait et participait effectivement pour éviter toutes les complications qu'engendraient nécessairement son état paralytique. Son cas était décrit dans le petit livret de l'interne édité spécialement à notre intention par le service de Réanimation. Il ne fait aucun doute que c'est la volonté sans relâche de Madame Foucher qui lui a permis de franchir toutes les barrières inhérentes à ce que l'on appelle les pathologies dites « de décubitus ».

Faisant abstraction des petits méfaits de la vie qu'elle qualifiait de « sans importance » en regard de son handicap mixte locomoteur et respiratoire, Madame Foucher encourageait les médecins et son entourage à la soigner et à maintenir d'excellentes relations qui constitueraient un remarquable exemple pour la jeunesse médicale et non médicale d'aujourd'hui.

 

Françoise Salleron :

Votre histoire m'a bouleversée. Comment avez-vous pu, Madame Foucher, endurer une telle épreuve, cet enfer par lequel vous êtes passée, les attentes angoissantes, les espoirs vains, la détresse de votre époux ? Quel remarquable courage dans votre combat de chaque jour ! Il vous a fallu une grande foi pour supporter cette vie de souffrance et de lutte. Je suis aussi chrétienne – mais beaucoup moins courageuse que vous – et j'ai la certitude que, malgré son silence apparent, Dieu est là tout près de vous pour vous soutenir.

 

Jacques Bouchot :

Ce témoignage fort émouvant d’un couple extraordinaire, manifestant une grande force de vie, nous donne une belle leçon de courage, de persévérance et d'extrême patience. Il s’agit là d’une expérience de foi et d'espérance mais aussi d’un formidable exemple  pour nous aider à supporter la souffrance. Ceci nous montre également ce que Dieu peut réaliser à travers une vie de souffrance. Jacqueline Foucher est une personne étonnante qui, par son livre et cette interview publiée sur le web, apportera, j’en suis persuadé, courage et réconfort à beaucoup de personnes éprouvées dans le monde.

 
Suzelle Lavoie (Canada) :

Quel témoignage émouvant et exceptionnel, quel exemple de foi, de courage et de ténacité, cela nous enseigne tellement ! Je trouve ce témoignage à propos, dans un temps où l'on accorde de moins en moins d'importance à la valeur d'une vie, où l'on refuse la souffrance, dans un siècle où la famille est dévalorisée, le couple désagrégé et qui a jeté Dieu par-dessus bord avec comme résultat une solitude intense. Un témoignage de vie parle tellement plus qu’une multitude de paroles ! Soyons ces témoins comme Jacqueline Foucher l'a été et allons vers ceux et celles qui souffrent. Merci pour cette interview mise à notre disposition sur le web.
 
 
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