La tolérance chrétienne
 
 

La tolérance – selon une Déclaration de l'Unesco de 1995 – est « le respect, l'acceptation et l'appréciation de la richesse et de la diversité des cultures de notre monde, de nos modes d'expression et de nos manières d'exprimer notre qualité d'êtres humains. Elle est encouragée par la connaissance, l'ouverture d'esprit, la communication et la liberté de pensée, de conscience et de croyance. […] La pratique de la tolérance signifie que chacun a le libre choix de ses convictions et accepte que l'autre jouisse de la même liberté. Elle signifie l'acceptation du fait que les êtres humains, qui se caractérisent naturellement par la diversité de leur aspect physique, de leur situation, de leur mode d'expression, de leurs comportements et de leurs valeurs, ont le droit de vivre en paix et d'être tels qu'ils sont. Elle signifie également que nul ne doit imposer ses opinions à autrui (1) ».

Aussi, comme notre propre liberté peut interférer avec la liberté individuelle des autres – une ancienne maxime ne dit-elle pas que la liberté de chacun s'arrête là où commence celle des autres –, on comprend facilement pourquoi la notion de tolérance s'articule étroitement avec celle de liberté. Or, sachant que l'amour du prochain est l'un des thèmes majeurs de l'enseignement du christianisme, il n'est donc pas surprenant que la tolérance – bien que ce terme ne relève pas du vocabulaire biblique – fasse partie des vertus caractérisant le chrétien.


La Bible enseigne la tolérance de l’autre

Tout d’abord, nous voudrions souligner avec Paul Wells, professeur à la Faculté libre de théologie réformée d'Aix-en-Provence, que « Dieu est intolérant vis-à-vis de la méchanceté, du péché, du mal, de tout ce qui s'oppose à sa sainteté et à sa justice […] Cependant, la foi chrétienne ne nous recommande pas d'avoir cette attitude vis-à-vis des personnes (2) ». Si Dieu n’est pas tolérant, par contre, il supporte patiemment – il est vrai, temporairement – le mal résultant du mauvais choix de ses créatures moralement libres. En effet, Dieu est patient… toutefois, il est en dehors de notre temps (Psaume 90.4) ! S'il semble retarder son jugement, c'est pour qu'un maximum de ses créatures puissent justement faire le bon choix : « Le Seigneur n'est pas en retard pour accomplir sa promesse, comme certains se l'imaginent, il est seulement très patient à votre égard, car il ne veut pas qu'un seul périsse : il voudrait, au contraire, que tous parviennent à la repentance et à la conversion » (2 Pierre 3.9, Parole vivante par Alfred Kuen).

Cela dit, le chapitre 14 notamment de l'épître de Paul aux Romains abonde de préceptes de tolérance et de respect de l'autre. Mais déjà au chapitre 2 – à l’exemple de Dieu qui semble retarder son jugement – l’auteur nous invite à nous montrer très prudents lorsque nous dénonçons les fautes des autres : « Qui que tu sois, homme, toi qui juges, tu es donc inexcusable. En effet, en jugeant les autres tu te condamnes toi-même, puisque toi qui juges tu agis comme eux » (Romains 2.1).

Par ailleurs, dans son épître aux Ephésiens, Paul nous exhorte à supporter patiemment les autres en dépit de leurs erreurs : « En toute humilité et douceur, avec patience, supportez-vous les uns les autres dans l'amour » (Ephésiens 4.2). Et Paul de poursuivre dans une autre de ses lettres : « Ne faites rien par esprit de rivalité ou par désir de vaine gloire, mais avec humilité considérez les autres comme supérieurs à vous-mêmes » (Philippiens 2.3).

De son côté, l'apôtre Jacques souligne dans la même ligne de pensée que la vraie sagesse « aime la paix, elle est courtoise et douce, elle ne connaît pas les préventions de l'esprit de parti, elle agit sans duplicité, ni feinte. Elle est sans façons et sans fard. Elle se montre compréhensive et conciliante, elle est ouverte à la discussion et capable de céder, pleine de bonté et de compassion » (Lettre de Jacques, 3.17, Parole vivante par Alfred Kuen).

Enfin, concernant cette question de l'attitude que nous devons avoir envers les autres chrétiens, Jésus-Christ, lui-même, nous apporte la réponse dans une formule célèbre : « Qui n'est pas contre nous est pour nous. Et celui qui vous donnera à boire un verre d'eau en mon nom, parce que vous appartenez à Christ, je vous le dis en vérité, il ne perdra pas sa récompense » (Marc 9.40-41). Bien que tous les chrétiens n'appartiennent pas à un groupe unique, tous proclament pourtant la même bonne nouvelle du Christ ressuscité ! Alors, pourquoi – en ce qui concerne tout ce qui n’est pas essentiel au salut – n’admettrions-nous pas que d’autres puissent voir les choses différemment de nous et ne collaborions-nous pas volontiers avec les serviteurs chrétiens non rattachés à notre dénomination sans permettre à nos divergences doctrinales et aux frontières entre Eglises de faire obstacle à cet objectif commun ?


La Bible conduit aussi à discerner les limites de la tolérance

Mais la tolérance chrétienne ne doit pas glisser vers l'indifférence égoïste, la compromission ou pire, la complicité ! L'amour de l'autre en tant que personne libre – quoique imparfaite mais perfectible – demeure pour celui qui professe la religion de Jésus-Christ la règle de conduite en la matière... sans pour autant nier les erreurs de cet autre ! « Pour le chrétien [écrit encore Paul Wells] tout péché, tout mal est intolérable, même s'il revêt des gradations selon les situations et les actes ; il est une atteinte au bien, à la vie que Dieu veut pour nous. Nous sommes appelés à aimer Dieu et "à nous garder du péché" en pratiquant sa Loi. Cela n'implique pas que nous puissions "faire aimer" Dieu en cherchant à imposer aux autres des comportements. Agir contre ce qui est intolérable ne peut pas se faire au nom de Dieu, mais par amour pour le prochain, afin que le mal soit limité, que la justice et le bien soient promus, notamment la protection des petits, des enfants, des pauvres. Dans cette perspective, le chrétien peut faire cause commune avec ceux qui, sans reconnaître la Loi de Dieu, y obéissent néanmoins. N'oublions pas, comme le dit Luther, que "Dieu se cache sous son contraire". S'il est intolérant vis-à-vis du mal, c'est pour notre bien. Christ a subi la punition que nous méritions afin que nous vivions. S'il est patient vis-à-vis du mal, ce n'est pas par indifférence, c'est pour que son appel au salut retentisse (3). »

Au sujet du respect de la personne humaine, définissant clairement les limites de la tolérance chrétienne, un document du Concile Vatican II déclare intolérables « tout ce qui s'oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d'homicide, le génocide, l'avortement, l'euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l'intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l'homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l'esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d'autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu'elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement l'honneur du Créateur (4) ».

Notons que Dieu, lui-même, marque des limites à sa patience ! Ainsi, trouve-t-on plus de 300 passages bibliques se rapportant à la « colère de Dieu », expression désignant le jugement de Dieu sur le comportement pervers d'hommes au cœur endurci refusant obstinément de croire ! Autant dire que le péché ne doit pas être pris à la légère car il provoque la colère divine. C'est indéniable, – même s'il le supporte temporairement – Dieu est foncièrement intolérant vis-à-vis du mal, et ses dix commandements constituent des exigences absolues. Mais avant tout, il se proclame le Dieu unique, c'est justement l'objet du premier commandement : « Tu n'adoreras pas d'autres dieux que moi » (Exode 20.3, BFC). Un commandement qui en fait délivre l'homme des servitudes des dieux et des religions !

Remarquons que Jésus-Christ est aussi formel lorsqu'il déclare qu'il n'y a qu'un seul moyen d'accès au seul vrai Dieu : « Je suis le chemin, la vérité et la vie. Personne ne vient au Père autrement que par moi » (Jean 14.6). Faisons-lui confiance, il est la seule voie qui mène à Dieu car il est à la fois Dieu et homme, le seul médiateur entre Dieu et les hommes (1 Timothée 2.5), nul autre n'a donné sa vie pour réconcilier l'humanité avec Dieu.

On connaît de plus l'affirmation péremptoire du Christ : « Celui qui n'est pas avec moi est contre moi, et celui qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Luc 11.23). Dans la lutte entre le bien et le mal qui oppose Dieu à Satan, la neutralité n'existe pas ! Il faut donc choisir son camp, prendre parti pour l'un ou l'autre. Seulement, nous connaissons déjà le vainqueur du combat, nous savons que la mort et la résurrection du Christ ont porté un coup fatal à la puissance de Satan. Alors pourquoi s'allier avec le perdant lorsqu'on connaît sa destinée ultime tout comme celle de ses adeptes ? Aussi, comprend-on mieux l'intransigeance de Jésus exprimée dans son grave avertissement.

L'apôtre Jean n'est pas moins catégorique quand il s'agit de défendre la pureté de l'Evangile : « Celui qui ne reste pas dans les limites de ce que le Christ a enseigné, mais s'aventure au-delà, n'a pas de communion avec Dieu. Celui qui reste fidèlement attaché à cet enseignement, reste uni au Père comme au Fils. Si quelqu'un vient vous trouver, pour vous enseigner autre chose, ne l'accueillez pas chez vous, ne lui adressez pas la salutation (fraternelle). Celui qui lui souhaiterait la bienvenue se rendrait complice de son mauvais travail » (2 Jean 1.9-11, Parole vivante par Alfred Kuen).

A ce propos, on ne peut s'empêcher de rapprocher cette parole de Jean à ces deux déclarations de Paul, tout aussi absolues : « Même si moi ou un ange descendu du ciel nous venions proclamer au milieu de vous une Bonne Nouvelle contredisant celle que je vous ai annoncée, que la malédiction divine nous frappe. Je l'ai déjà dit autrefois, je le répète aujourd'hui : si quelqu'un vous prêche un autre Evangile que celui que vous avez reçu, mettez-le au ban de l'Eglise et interdisez-lui d'enseigner ! » (Galates 1.8-9, Parole vivante par Alfred Kuen) ; « Si quelqu'un enseigne une autre doctrine et ne s'attache pas aux saines paroles de notre Seigneur Jésus-Christ et à l'enseignement qui est conforme à la piété, il est aveuglé par l'orgueil, il ne sait rien, il a la maladie des controverses et des querelles de mots. C'est de là que naissent les jalousies, les disputes, les calomnies, les mauvais soupçons, les vaines discussions entre des hommes à l'intelligence corrompue, privés de la vérité » (1 Timothée 6.3-5).

Le même apôtre ajoute par ailleurs que la tolérance ne peut cautionner le péché de ceux qui prétendent être chrétiens… ce qui reviendrait à ternir gravement l'image de la chrétienté : « En fait, ce que je vous ai écrit, c’est de ne pas entretenir de relations avec quelqu’un qui, tout en se disant frère, vit dans l’immoralité sexuelle, est cupide, idolâtre, calomniateur, ivrogne ou voleur, de ne pas même manger avec un tel homme » (1 Corinthiens 5.11). Pour autant, les chrétiens ne doivent pas évidemment se dissocier de ceux qui sont éloignés de l’Evangile, sinon comment pourraient-ils leur faire connaître la bonne nouvelle du salut comme Jésus-Christ l’ordonne (Matthieu 28.19-20) ?


Une tolérance active contribuant au témoignage de l'Evangile

Désapprouver clairement les mauvais choix des autres sans pour autant les rejeter est aussi pour le chrétien une manière de témoigner sa foi. Aussi, lorsqu'il rencontre l'incompréhension (ce qui n'est pas rare), celui-ci doit être prêt à défendre ses convictions, toutefois comme le recommande l'apôtre Pierre, « avec douceur et respect » : « Soyez toujours prêts à défendre l'espérance qui est en vous, devant tous ceux qui vous en demandent raison ; mais faites-le avec douceur et respect, en gardant une bonne conscience » (1 Pierre 3.15-16).

« La tolérance de Dieu, c'est sa patience [explique le pasteur Daniel Bergèse] et sa patience est en vue du salut du plus grand nombre. Car le temps vient où cette histoire s'achèvera et où la tolérance laissera la place au jugement dernier. Cela veut clairement dire que nous ne devons pas tant militer pour une tolérance vide, qui serait une fin en soi, que pour une tolérance qui nous laisse l'occasion d'annoncer clairement la Vérité de Dieu, avec l'appel qu'elle adresse à toute conscience humaine. Un tel appel, parce qu'il prétend être (et il l'est) la voix contraignante de Dieu, peut sembler troubler le climat serein de la tolérance (certains iront même jusqu'à dire que cet appel constitue en lui-même une intolérance). Mais peu importe, Jésus est effectivement venu apporter l'épée tranchante d'un jugement en ce monde (Matthieu 10.34) et sa Parole ne peut qu'exercer une pression sur les consciences. Pression qui sera salutaire pour beaucoup ! Professer la Vérité dans la charité (Ephésiens 4.15), c'est là le climat de la véritable tolérance, celle qui prend en compte la variété infinie des personnes, des consciences et des histoires humaines, tout en affirmant la réalité d'un jugement eschatologique qui, dès aujourd'hui, éclaire l'humanité en séparant le bien du mal et le vrai du faux, répondant ainsi pleinement à sa quête du sens. Mais nul ne devra anticiper sur la moisson dernière, nul ne pourra se substituer à Dieu en prononçant avant l'heure, et sur une personne, une condamnation que Dieu lui-même n'a pas encore prononcée. C'est pourquoi, avec patience, quelquefois dans la souffrance, toujours avec espérance, nous devons accepter le mélange du bon grain et de l'ivraie sachant qu'en vérité il sert le projet de salut de Dieu (5). »


La véritable tolérance chrétienne, en quelques mots…

Pour conclure cet aperçu sur la notion de tolérance chrétienne, laissons la plume à Jean Hoffmann, ancien professeur de la Faculté de Théologie Protestante de Paris : « Si être tolérant signifie respecter la liberté et les opinions d'autrui, ne pas chercher à imposer aux autres nos propres vues et essayer de comprendre les leurs, alors nous sommes pour la tolérance et nous ne pouvons que condamner l'intolérance, cette "attitude hostile et agressive à l'égard de ceux qui ne partagent pas nos idées". Mais si, par tolérance, on entend cette ouverture à l'erreur, ce refus de prendre position pour ce qui est vrai et juste et contre ce qui est faux et inique selon les Ecritures, alors il ne s'agit plus de tolérance, mais d'une défaillance par laquelle on se rend complice du mal. [...] Le chrétien qui se veut fidèle au Seigneur doit certainement savoir écouter et respecter celui dont les opinions diffèrent des siennes et faire bon accueil à qui est faible dans la foi (Romains 14:1). Mais il lui faut aussi veiller à ne pas favoriser ce qui, à la lumière de la Parole de Dieu, lui apparaît comme une erreur et à ne pas se laisser lui-même gagner par celle-ci en se montrant à son égard plus tolérant que ne le furent Christ et les Apôtres. [...] Etre vraiment tolérant, c'est d'abord admettre que chacun puisse exprimer sa pensée et agir selon ses convictions, pour autant que cela ne porte pas atteinte à la liberté et aux droits d'autrui. Mais être tolérant, c'est aussi reconnaître à chacun la liberté et le droit de dire pourquoi il n'est pas d'accord avec telle orientation, tel enseignement ou telle pratique et de prendre les décisions que lui dicte sa conscience (6). »


Liberté et tolérance, deux ferments de la paix

Finalement, ces deux grandes valeurs (7) du christianisme que sont la liberté (sujet traité par ailleurs sur ce site) et la tolérance contribuent efficacement au développement de la paix dans notre société. Deux ferments essentiels à la coexistence pacifique et respectueuse au sein d'une même Eglise, mais également entre toutes les religions. Puissions-nous donc toujours être habités par la même soif de liberté et de tolérance selon le message véhiculé par l'Evangile !

 
Claude Bouchot
 
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1. Unesco (United Nations Educational, Scientific and Cultural Organisation), Vingt-huitième session de la Conférence générale, Déclaration de principes sur la tolérance, 16 novembre 1995, article premier.
2. Paul Wells, « Le Dieu de la Bible est-il intolérant ? », La Revue Réformée, 1997, n° 196.
3. Ibid.
4. Constitution pastorale Gaudium et Spes sur l'Eglise dans le monde de ce temps, Rome, 7 décembre 1965, Site du Vatican, [En ligne] http://www.vatican.va/ (consulté en novembre 2012).
5. Daniel Bergèse, « Tolérance et vérité », Ichtus, 1985, n° 131.
6. Jean Hoffmann, Tolérance ou Intolérance ?, Site de La Sentinelle de Néhémie, [En ligne] http://sentinellenehemie.free.fr/ (consulté en novembre 2012).
7. Valeurs qui ne sont pas des exclusivités du christianisme puisque l'éducation laïque notamment enseigne aussi la liberté et la tolérance !
 
 
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