Dieu et le mal
 
 
« Dieu est un océan, dont nous n'avons reçu que quelques gouttes (1) » (Leibniz).
 
 

« Pourquoi existe-t-il tant de mal, tout étant formé par un Dieu que tous les théistes se sont accordés à nommer bon (2) ? » Comme François-Marie Arouet, dit Voltaire, que nous soyons croyants ou non, nous nous sommes certainement déjà posés au moins une fois cette question... que nous avons laissée également sans réponse ! Comment en effet concilier le mal et la souffrance qui en découle avec la bonté de Dieu ? Henri Blocher reconnaît que « l'énigme du mal est le seul mystère opaque de l'Écriture (3) ».

Combien de penseurs et théologiens ont essayé – en vain – d'appréhender le problème du mal pour finalement admettre son incompréhensibilité ! Bien évidemment, il n'est donc pas question ici d'apporter une réponse véritable à cette énigme. Tout au plus, à travers sa Parole, nous chercherons simplement à mieux connaître Dieu. Cependant, au préalable nous tirerons profit de l'approche philosophique de ce problème.


La théodicée

De tout temps, philosophes et théologiens ont cru devoir dédouaner Dieu du mal par un discours visant à porter la responsabilité du mal sur l'homme. « Le terme de théodicée [créé par le philosophe allemand Leibniz] signifie étymologiquement justification de Dieu (du grec théos, Dieu, et dikè, justification), c'est en d'autres termes un discours se proposant de prendre la défense de Dieu, face notamment à la question de sa responsabilité concernant l'existence du mal en ce monde (4). »

Selon la plupart des philosophes, l'origine du mal doit être recherchée dans la liberté que Dieu a voulu donner à l'homme. C'est aussi l'avis de Claude Demissy : « Si l'origine du mal se trouve dans l'homme parce qu'il use de sa liberté avec malveillance, alors Dieu peut en être exonéré. [...] C'est en effet, bien souvent l'être humain qui est à l'origine du mal à cause de son égoïsme et de sa volonté de pouvoir. Dieu a voulu créer l'être humain comme un sujet libre. Ce faisant il a pris le risque d'une réponse ingrate ou hostile de sa part, et c'est ce qui s'est effectivement produit. Si Dieu, lors de la création, avait voulu se garantir contre cette manifestation funeste de la liberté, il aurait tout simplement dû la supprimer. Par conséquent, il n'aurait pas fait des femmes et des hommes, mais des pantins ou des marionnettes (5). »

A l'occasion du Congrès Liturgique qui s'est tenu à l'abbaye de Fontgombault du 22 au 24 juillet 2001, de son côté, le cardinal Ratzinger a pu affirmer à ce sujet : « Cette philosophie de la liberté, qui est à la base de la foi chrétienne et la différencie des religions asiatiques, inclut la possibilité de la négation. Le mal n'est pas une simple décadence de l'être, mais la conséquence d'une liberté mal utilisée. »

Mais l'explication rationnelle du mal se révèle vite insuffisante. Bien que renfermant une part de vérité, il faut reconnaître que les diverses théodicées avancées par les philosophes ne sont pas sans faiblesses. Ainsi, celle que nous venons de mentionner précédemment (reposant sur l'argument du libre arbitre) est impuissante à expliquer le pourquoi des cataclysmes naturels, des épidémies, de la souffrance de l'innocent, des injustices non consécutives au choix des hommes... bref, tout simplement le pourquoi de la mort ! De toute évidence, le discours philosophique achoppe sur l'impossibilité de concilier la réalité du mal avec l'existence d'un Dieu bon et tout-puissant sans faire porter la responsabilité du mal sur Dieu.


La théologie apporte-t-elle une vraie réponse au problème du mal ?

Relayant le discours philosophique, la Bible appréhende le problème du mal d'une tout autre manière, et – étonnamment – en respecte l'énigme ! Si, elle non plus, n'entend pas expliquer le mal – et encore moins le justifier – elle nous aide par contre à mieux connaître Dieu.

Ainsi, le livre de Job nous dépeint un Dieu qui n'abandonne pas l'homme cruellement éprouvé même si les voies de sa justice demeurent impénétrables. L'Ecriture nous révèle aussi un Dieu bon et juste manifestant pourtant quelquefois vis-à-vis de ses créatures un silence déconcertant. Mais, fondamentalement, la révélation biblique nous montre surtout un Dieu d'amour pour qui le combat de l'homme contre le mal est aussi le sien, car étant en fait le premier touché par ce scandale !


Avant tout, un Dieu d'amour qui souffre avec nous

Si la Bible nous révèle un Dieu exécrant le mal, parfois silencieux ou cruel vis-à-vis de ses créatures dévoyées, elle nous montre en même temps et surtout un Dieu qui nous aime infiniment, d'abord cruel avec lui-même afin de rédimer justement cette humanité corrompue ! « Il s’est livré lui-même à la mort » (Esaïe 53.12).

« En Jésus, Dieu expérimente l'injustice, [écrit avec audace, Anne-Cécile Larrieu] il est condamné à mort alors qu'il avait parcouru les routes de Palestine en faisant le bien et en relevant les pauvres. [...] Le supplice de la croix, assorti de la flagellation, du couronnement d'épines et de multiples outrages est non seulement long et douloureux, mais aussi profondément humiliant : c'est la mort que les Romains réservent à la lie de la société. Jésus, Dieu et homme, épuise donc en son corps et son âme toutes les formes de souffrance qui affligent l'humanité. Étrange réponse de Dieu au problème du Mal ! Au lieu d'expliquer à l'homme d'où vient le Mal, il le partage avec lui ; au lieu de jouer de sa baguette de Dieu tout-puissant pour rendre le monde à un bonheur sans faille, il se fait faible et humilié. [...] Pour les chrétiens, la mort et la résurrection du Christ ne sont pas un fait historique isolé, mais la preuve que Dieu prend lui-même en charge le problème du Mal, qu'il le combat et en sort mystérieusement vainqueur (6). »

Non seulement, Dieu est avec nous dans nos souffrances, mais nous sommes en outre invités à nous décharger sur lui de tous nos soucis, car lui-même prend soin de nous (1 Pierre 5.7). Qui plus est, rien ne peut nous séparer de son amour ! Comment en effet douter de cet amour indéfectible de Dieu pour ses fidèles en lisant ce texte de l'apôtre Paul : « Oui, j'ai la certitude que rien ne peut nous séparer de son amour : ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni d'autres autorités ou puissances célestes, ni le présent, ni l'avenir, ni les forces d'en haut, ni celles d'en bas, ni aucune autre chose créée, rien ne pourra jamais nous séparer de l'amour que Dieu nous a manifesté en Jésus-Christ notre Seigneur » (Romains 8.38-39, BFC) ! « Dieu permet la tempête pour démontrer qu'il est le seul abri » a pu écrire un auteur (inconnu) !


Une réponse d'espoir

Bien que la pédagogie divine demeure en grande partie mystérieuse et que la Bible nous éclaire peu quant au surgissement irrationnel du mal, cette dernière nous montre par contre un Dieu touché par le mal et nous apporte une réelle réponse d’espoir à ce scandaleux problème : par la croix et la résurrection de Jésus, Satan est déjà virtuellement vaincu !

Finalement, le message le plus optimiste adressé par Dieu à tous ceux qui lui restent fidèles dans l'épreuve est incontestablement l'étonnante promesse d'un monde nouveau où le mal et la mort auront définitivement disparu. Là enfin, Dieu habitera avec les hommes, « essuiera toute larme de leurs yeux et la mort ne sera plus, il n'y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur » (Apocalypse 21.4).

En attendant cette éternité de bonheur promise – résignés, ici-bas, à confesser le caractère énigmatique du mal et de son origine –, puissions-nous faire nôtre cette prière humble et confiante de Jacques Poujol : « Lorsque je souffre, Dieu veut me faire la grâce, comme à Job, de garder confiance en sa justice et en son amour. Je ne recevrai peut-être pas de réponse, mais je serai consolé. Le seul soutien pour ma foi est alors de regarder à Jésus-Christ crucifié. Ce Dieu impénétrable, indéchiffrable, dont je ne comprends pas les voies, est le même qui sur la croix, en Jésus-Christ, se révèle comme juste et bon. Dieu me fera don de sa paix qui surpasse toute intelligence. Je renonce à comprendre, à connaître le bien et le mal, et je regarde à ce que Dieu est plus qu'à ce qu'il permet, et dont la raison m'échappe. [...] Je reconnais qu'il peut tout, et en même temps je continue à croire qu'Il est un Dieu d'amour, seul sage et parfaitement digne de ma confiance (7). »

 
Claude Bouchot
 
_______
1. Leibniz, Essais de Théodicée, 1710, [www.evene.fr].
2. Voltaire, Dictionnaire philosophique, 1764.
3. Blocher Henri, La doctrine du péché et de la rédemption, Vaux-sur-Seine : Edifac, 2000.
4. L’encyclopédie libre Wikipédia, page dédiée à Gottfried Wilhelm von Leibniz, [www.wikipedia.org], août 2008.
5. Demissy Claude, Le mal, [www.epal.fr/cate/reperes/lemal.html], juillet 2007.
6. Larrieu Anne-Cécile, « Une approche chrétienne du mal », X-Passion, La revue des élèves de l'Ecole Polytechnique, n° 39, 2004.
7. Poujol Jacques, L'accompagnement psychologique et spirituel - Guide de relation d'aide, Paris : Empreinte, 2007, p. 357.
 
 
Pour approfondir ce sujet, nous vous invitons à lire

Si Dieu est amour, pourquoi le mal ?

Un ouvrage récent entièrement consacré à la question du mal

 
 
© Bouquet philosophique